
Elles ont autour de trente
cinq ans. Elles s’enivrent de l'odeur de l’ylang-ylang au centre
du jardin de l’École de Musique. Assises sur le grand
tapis à droite de la scène, elles n'écoutent pas vraiment la
musique du groupe qui envahit le lieu. Non, elles en profitent pour
couvrir leurs confidences, leurs paroles secrètes. Lorsque cessent
les instruments et les voix, elles murmurent davantage, ou se taisent
complètement. Attendent pour pouvoir reprendre leur tête-à-tête.
Elles se racontent, cherchent à comprendre qui est cette autre qu'il
faudra bientôt quitter, cette autre que peut-être on a croisé trop
tard, cette autre qu'on aura manquée... elles le sentent, mais il
est trop tard, elles sont trop intimidées, trop incertaines pour
détourner leur chemin, tout envoyer balader... trop de choses
engagées, trop d'interrogations, trop de retenue. Mais elles veulent
savoir. Ce à côté de quoi elles passent. Veulent savoir si elles
passent vraiment à côté de quelque chose qui aurait pu être, si
elles s'étaient croisées à un autre moment, en d'autres lieux,
dans d'autres circonstances.
N'importe qui, à cet
instant, regarderait ces deux-là toutes concentrées sur les mots de
l'autre, souriant, riant, s'effleurant, le regard fuyant vers un
ailleurs, ignorant les musiciens tandis que les mélodies se
déversent langoureusement, devinerait ce qui se joue là, entre
elles.
Peut-être l'un, a-t-il
entendu un mot, ou deux, se détacher... il n'a pas su quoi en faire,
il n'est pas sûr d'avoir bien entendu. Lui, assis sur une chaise
derrière elles, ne veut pas voir, pas savoir. Ne veut pas savoir que
l'une lui échappe, encore.
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